cliquer ici pour revenir au sommaire du site Philosophe-inconnu Sommaire < Amis et disciples < Kirchberger

 

Lettre à Louis-Claude de Saint-Martin

(D'après l'édition : Correspondance inédite de Louis-Claude de Saint-Martin
dit le Philosophe inconnu et Kirchberger, baron de Liebistorf,
membre du Conseil souverain de la République de Berne
,
ouvrage recueilli et publié par L. Schauer et A.lp. Chuquet, Paris, Dentu, 1862)

 

Berne en Suisse, le 22 mai 1792

Monsieur,

Ne soyez pas surpris de recevoir la lettre d'un inconnu ; ce sont vos ouvrages et votre mérite personnel, auquel je ne suis pas entièrement étranger, qui m'ont mis la plume à la main. Pendant que la plupart des penseurs s'occupent des intérêts qui agitent les nations, j'emploie mes heures de loisir à l'étude des vérités qui ont une influence plus directe sur le bonheur des hommes que les révolutions politiques ; sur ces objets qui agrandissent la sphère des connaissances humaines, en nous indiquant combien peu, jusqu'à présent, nous avons su, et de quelle importance sont les choses qui nous restent encore à savoir.

Je vous avouerai, monsieur, avec la sincérité et la franchise d'un Suisse, que l'écrivain le plus distingué à mes yeux, et le plus profond de ce siècle, est l'auteur des Erreurs et de la Vérité, et qu'une correspondance avec lui me procurerait une des plus grandes satisfactions de ma vie. Dans cet ouvrage, monsieur, vous avez couvert d'un voile quelques vérités importantes, pour ne pas les exposer à la profanation de ceux dont le cœur est perverti, et dont les yeux sont fascinés par les préjugés du vulgaire ou les sophistications des prétendus philosophes ; mais j'ose croire, et même avec quelque certitude, que l'auteur des Erreurs et de la Vérité ne se refusera pas à des éclaircissements vis-à-vis des personnes qui cherchent cette vérité de bonne foi, et qu'à l'instar du plus grand modèle, il cherche à répandre la lumière autant que possible. Chaque page de ce livre admirable respire un sentiment de bienveillance, et cette bienveillance me garantit mon assertion.

Je crois avoir deviné ce que vous entendez sous la dénomination de la cause active et intelligente dans l'ouvrage des Erreurs et de la Vérité ; je crois avoir compris de même dans quel sens on a pris le mot de vertus dans le Tableau naturel ; il ne me reste plus aucun doute sur cette terminologie ; suivant moi, la cause active est la vérité par excellence ; et si quelqu'un demande, comme Pilate : Quid est veritas ? je lui dirai qu'il doit transporter les lettres de sa question, et qu'il y trouvera la réponse : Est vir qui adest. Mais c'est la connaissance physique de cette cause active et intelligente, connaissance qui ne soit sujette à aucune illusion quelconque, qui me paraît le plus grand nœud de l'ouvrage des Erreurs, je le répète, une connaissance qui ne soit sujette à aucune illusion quelconque, car le sens interne même peut quelquefois être sujet à erreur ; parce que nos sens et notre imagination parlent souvent si haut, et notre sentiment peut quelquefois être si multiplié, surtout dans le tourbillon des affaires, que nous ne sommes pas toujours en état d'entendre la voix douce de la vérité. Cependant, rien de plus important que de la discerner avec quelque certitude, car « si cette cause active et intelligente ne pouvait jamais être connue sensiblement par l'homme, il ne pourrait jamais être sûr d'avoir trouvé la meilleure route et de posséder le véritable culte ; puisque c'est cette cause qui doit tout opérer et tout manifester, il faut donc que l'homme puisse avoir la certitude dont nous parlons, et que ce ne soit pas l'homme qui la lui donne ; il faut que cette cause elle-même offre clairement à l'intelligence et aux yeux de l'homme les témoignages de son approbation ; il faut enfin, si l'homme peut être trompé par les hommes, qu'il ait des moyens de ne pas se tromper lui-même, et qu'il ait sous la main des ressources d'où il puisse attendre des secours évidents. » C'est sur ce point essentiel que des éclaircissements me seraient infiniment précieux.

Comment arriver avec certitude à cette connaissance physique de la cause active et intelligente ? Les vertus du Tableau naturel sont-elles des aides à cette connaissance physique ? et comment la connaissance physique des vertus même devient-elle possible ? Voilà des questions sur lesquelles je recevrai tout ce que vous jugerez à propos de me communiquer avec reconnaissance et avec respect, car il n'y a que des motifs bien respectables qui puissent vous engager à prendre la peine de cette communication.

J'ose encore vous prier d'ajouter une autre grâce, c'est de me mander quels sont les livres qui partent effectivement de votre plume, et quels sont ceux qui exposent vos sentiments sans mélange d'opinions étrangères ? Vous voyez, monsieur, avec quelle confiance je m'adresse à vous, et, en attendant un mot de réponse de votre part, auquel je serai très sensible, je vous prie d'agréer l'hommage sincère de mes sentiments les plus distingués.

Kirchberger, baron de Liebistorf, membre du Conseil souverain de la république de Berne.

Réponse de Saint-Martin

 

 


© Les textes, documents et illustrations publiés sur ce site sont protégés par un copyright ; leur reproduction, partielle ou intégrale, est interdite.

Sommaire | Nous écrire | Haut page | Amis et disciples | Kirchberger