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Joseph Gilbert (suite)
Dans un de ses voyages, il est fait prisonnier par les Anglais qui le conduisent à la Jamaïque et lui donnent pour prison la ville capitale avec un rayon d'une lieue. Peu après, il obtient de passer librement aux Etats-Unis pour les affaires de son commerce.
La
Paix d'Amiens vient lui rendre toute sa liberté et, en même
temps, donner une nouvelle force à une idée qui le préoccupait
depuis longtemps au milieu de ses pérégrinations. Avant son départ
de France, il avait lu le premier ouvrage de Saint-Martin (Des Erreurs
et de la Vérité) dont la forme énigmatique
avait excité vivement son attention. Dans le cours de ses voyages, il
avait rencontré un négociant possesseur du Tableau
naturel par le même auteur et, pour le décider à s'en
défaire, Mr Gilbert avait fait le sacrifice du quadruple de son prix.
La lecture de ce second ouvrage avait singulièrement augmenté son
désir de connaître le mot de l'énigme. Enfin, pendant son
séjour à New York, il avait vu avec beaucoup d'intérêt
une lettre écrite par d'Hauterive, alors en émigration, qui appartenait,
comme Saint-Martin, à l'école Théurgique, fondée
par Martinez de Pasqually. La paix donnant à Mr Gilbert la facilité de
rentrer en France, il ne fut pas longtemps à prendre son parti. Il renonça
donc à ses spéculations commerciales, quoique les circonstances
politiques fussent favorables; mais le motif principal et déterminant
fut le désir de connaître Saint-Martin.
Il débarque au Havre vers le mois de septembre 1802 et se rend à Paris
où il se met sur le champ en relations avec l'homme qu'il cherchait.
Saint-Martin lui accorde bientôt sa confiance et son amitié et
leur intimité n'a d'autre terme que la mort du philosophe, arrivée
au mois d'octobre 1803. Pendant cet espace d'une année, Mr Gilbert ne
l'a presque pas quitté et c'est dans de longs entretiens de chaque jour
qu'il en a obtenu tous les éclaircissements qu'il désirait. Il
en aurait même reçu l'Initiation si les circonstances avaient
permis de réunir le nombre d'initiés exigé pour cette
cérémonie mais malgré sa bonne volonté, Saint-Martin
ne put, avant sa mort, rapprocher les distances qui le séparaient de
ses anciens condisciples, dispersés par la tempête révolutionnaire.
Depuis, Mr Gilbert a connu plusieurs de ces derniers mais séparément et à diverses époques. Il a connu aussi plusieurs amis très intimes de Saint-Martin, notamment le sénateur Lenoir-la-Roche (qui avait eu l'occasion de voir, à Lyon, Martinez de Pasqually), le comte de Divonne et Mr de Lière, ancien maire de Grenoble, mort il y a quelques années. Mr Gilbert fut très sensible à la perte de Saint-Martin et ses héritiers lui donnèrent, comme à son disciple le plus affectionné, tous ses manuscrits non destinés à être publiés. Il se lia alors plus étroitement avec Malherbe, ce bon et savant Bénédictin qu'il avait quitté pour se rendre à st Domingue et ils purent parler ensemble de Saint-Martin dont Mr Gilbert lui avait fait faire la connaissance.
Mr Gilbert retrouva aussi, dans la société de Malherbe, deux autres savants bénédictins : Le Breton, bibliothécaire de la Cour de Cassation et Joubert, devenu depuis bibliothécaire de la Chambre des Députés. C'est à cette époque qu'il se livra, d'une manière suivie, à l'étude de la chimie pour laquelle il s'était senti un goût prononcé en allant entendre, avec Saint-Martin, les leçons du célèbre Fourcroy. Il s'attacha surtout aux applications de cette science à l'industrie et y trouva un emploi fructueux de son temps.
La formation du Camp de Boulogne vint bientôt le lancer dans une autre direction.
Napoléon, ayant eu besoin de consulter un ouvrage anglais, chargea
le maréchal Berthier d'en faire faire la traduction. On demandait à celui-ci
un délai d'une quinzaine, ce qui ne s'accordait pas avec l'impatience
du maître. Mr Gilbert à qui le Maréchal s'adressa, se contenta
d'un délai de quatre jours et même de trois, si l'on voulait lui
donner un secrétaire pour écrire sous sa dictée. Le marché fut
accepté et exécuté fidèlement. Mr Gilbert tint
même plus qu'il n'avait promis. Car la brochure, par une erreur de pagination,
contenait une vingtaine de pages au delà de ce qu'on avait supposé.
Berthier lui proposa alors de rester attaché à l'état-major
de l'armée comme secrétaire-interprète. La proposition
plut à Mr Gilbert qui suivit, en cette qualité, la Grande Armée
en Allemagne, notamment à Dresde et à Schœnbrünn.
Cette vie quasi militaire l'ennuya. Il revint en France en 1811 et il établit à Soissons une fabrique de sucre de betteraves. C'est une des premières qui aient été fondées.
En 1814, sa fabrique ayant été pillée et dévastée par les armées ennemies, il se trouva ruiné complètement et forcé de tenter la fortune d'un autre côté. Il fut chargé de diriger diverses entreprises industrielles et c'est ainsi qu'en 1818, il se rendit à Bilbao qu'il habita près d'une année, puis à Saint-Pétersbourg où il établit, d'après de nouveaux procédés, une distillerie pour le compte de la maison Martel de Bordeaux. Malheureusement, la protection du gouvernement russe fut loin d'être aussi efficace qu'on l'avait espéré, la spéculation n'eut pas de succès.
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