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Notes

  1. Texte extrait de la Biographie universelle (Michaud) ancienne et moderne T. 16, Paris, 1856.

livreAu milieu de tant de travaux d'érudition et de philologie, Modeste Gence s'avisa, à quarante-six ans, qu'il était né poète, en preuve de quoi il publia un volume d'Odes philosophiques, Paris, 1801, in-8°. Mis à la retraite d'office en 1815, à l'âge de soixante ans, Gence parut rajeunir. Il écrit, dans le Mémorial religieux la revue littéraire de la quinzaine ; il écrit nous ne savons plus quoi dans un autre journal (les Annales politiques, morales et littéraires). Il publie, en 1816, un Tableau méthodique des connaissances humaines, in-folio. Rien ne l'effraye ; rien ne l'arrête.

Il apprend un jour qu'un ouvrage allemand en seize volumes in-8° vient d'obtenir au delà du Rhin vingt éditions successives en peu d'années, vite il fait venir cet ouvrage et le traduit d'un bout à l'autre, comptant sur un pareil succès. Mais les Français ne sont pas des Allemands ; ils aiment les livres courts. Et d'ailleurs, en fait de Méditations religieuses, car tel était le titre de l'œuvre tudesque, il ne leur manque rien. Ils ont Bossuet, ils ont Nicole, ils ont Bourdaloue, Fénélon, Massillon, et un tas de chefs-d'œuvre, sans compter l'Imitation qui, dans son petit format, en dit autant et plus que tout le reste, y compris les seize volumes d'outre-Rhin.

Gence, après cet échec, renonça à la littérature dévote, pour diriger la publication toute moderne de la Nouvelle bibliothèque classique d'auteurs français, comprenant, comme de raison, Rabelais, Molière, Montaigne, les contes de Voltaire et le reste (Treuttel et Würts, 80 vol. in-8°).

En vérité, il serait difficile de suivre pas à pas en toutes ses voies cet esprit curieux et remuant, qui veut tout savoir et tout enseigner, qui louche un peu à tout, se faufile partout et est partout le bienvenu, à l'Encyclopédie des gens du monde, à la Biographie universelle (qui lui doit d'excellentes notices), dans les journaux ; à la société des antiquaires, à la société de la morale chrétienne, où donc encore ? parmi les chevaliers de la princesse d'Eldir. Eh bien, oui ! pourquoi ne pas le dire, puisque c'est là, tout bien considéré, le côté vraiment original de la physionomie de Gence !

Ce vieux contemporain de Voltaire avait, dans un coin de son cerveau, la crédulité et les lubies d'un savant du moyen âge. Il croyait aux sciences occultes, à la magie, aux talismans, aux esprits élémentaires, aux prédictions de la phrénologie, aux visions des somnambules, à tous ces feux follets qui dansent en rond dans les ténèbres de la science humaine et commencent par faire des dupes avant de faire des charlatans. Gence avait encore à soixante-dix ans la candeur d'un adepte. Il avait lu Martinez Pasquales et Swedenborg, il avait connu Mesmer et frayé avec St-Martin.

eldirIl s'attacha définitivement, sur ses vieux jours, à la princesse d'Eldir, trouvant réunies dans la doctrine de ladite princesse toutes les extravagances qui l'avaient charmé ailleurs, et dans sa personne un mystère et une séduction qui manquaient à Mesmer, l'homme au baquet, et à St-Martin, « l'homme-esprit. » Nous ne vous dirons pas si elle était jeune ou vieille, cette princesse d'Eldir; nous n'en savons rien. Mais quoi ! elle était femme, elle venait de loin, du fond de l'Asie; elle descendait, disait-elle, de quelque dynastie hindoue, dont la généalogie se perdait dans la nuit des siècles ; elle passait pour avoir étudié en Orient les secrets philosophiques et théurgiques des collèges sacerdotaux ; elle s'attribuait une mission religieuse et parlait souvent par métaphores. Il n'en fallait pas tant pour gagner Gence.

Il devint, en cheveux blancs, un des disciples de la princesse d'Eldir et un des chevaliers de son ordre, car elle avait fondé à Paris, le lendemain de la révolution de juillet (le moment était bien choisi), un ordre de chevalerie dans le genre de celui des rose-croix ou des Invisibles. Pour le public profane, cela s'appelait prosaïquement la société de morale universelle ; mais pour les inities, c'était la noble porte de l'Élysée, ayant pour emblèmes un œil, une étoile et un soleil, une espèce de loge maçonnique, un temple où, au lieu de se traiter de frères, les adeptes s'appelaient entre eux messieurs les chevaliers, ce qui chatouillait agréablement l'oreille du vieux prote. Il était, quanta lui, l'apôtre et le poète de la secte, et quand il mourut, la sultane d'Eldir convoqua le chapitre de l'ordre et prononça devant lui, le 5 mai l'éloge du défunt chevalier.

Cet éloge, dont on a imprimé les passages de nature à être communiqués au vulgaire, va nous fournir un échantillon de la poésie de Gence et de la prose de la sultane. Après avoir rappelé les services du mort, la sultane s'écrie :

« Moi aussi, faible femme, je suis un missionnaire de paix et d'espérance, venu des rives du Gange sur les bords de la Seine. Je fus sans doute choisie par la Providence, cette émanation de Dieu, pour faire fleurir au milieu de vous, mes chers chevaliers, sous votre soleil moins chaud ou moins ardent que le mien, la morale et la bienfaisance, ces jolies sœurs, ces deux beaux anges aux ailes blanches, au doux sourire, aux mains délicates toujours ouvertes à tous les maux. »

Dans, ce passage comme dans tout le reste de son discours, la princesse d'Eldir a l'air de ne voir dans la mort de Gence et dans l'éloge qu'elle fait de lui qu'une occasion de se louer elle-même. C'est ainsi qu'elle se plaît à réciter des vers de Gence, « les derniers, dit-elle, qu'il m'ait adressés.» Je les ai promis et je les donne sans commentaires :

« De ton sang pur, royal, coule la bienfaisance, D'Eldir, dans tes vertus tu trouves ta puissance ; Et par ton cercle ouvert à la divinité, Tes chevaliers iront à la postérité, »

Gence mourut le 17 avril 1840, à 85 ans. Sa veuve lui survécut. Il y avait déjà deux ans qu'ils étaient aveugles l'un et l'autre. Heureusement pour eux, les longs travaux de l'époux n'avaient pas été sans fruit. S'ils n'avaient pas jeté un grand éclat sur son nom, ils lui avaient procuré, ce qui vaut mieux encore que la gloire, une vie aisée et indépendante.