
Notes
- Texte extrait de la Biographie universelle (Michaud) ancienne et moderne T. 16, Paris, 1856.
Jean-Baptiste Modeste Gence (1755-1840)
E. Callet
Gence (Jean-Baptiste-Modeste), né à Amiens le 14 juin
1755, fut, dans sa jeunesse, maître de quartier au collège de Navarre. Il quitta
l'université pour entrer dans le cabinet de Moreau, historiographe de France,
et de là il passa au dépôt des chartes avec le titre d'archiviste. Il avait
commencé, sous la direction de Moreau, le dépouillement des Olim. [1]
De 1780 à 1790, c'est-à-dire pendant le temps qu'il resta aux archives, il continua seul cet immense travail. Les Olim (mot latin qui signifie jadis) sont, comme on le sait, les plus anciens registres du parlement de Paris. Ils contiennent les rapports des enquêtes et les arrêts rendus par la cour du roi, séant en parlement, depuis l'année 1254 jusqu'à l'année 1318, période de soixante-quatre ans qui comprend cinq règnes celui de St-Louis, celui de Philippe le Hardi, celui de Philippe le Bel, celui de Louis le Hutin et celui de Philippe le Long.
Gence passa plus de dix ans à débrouiller ces vénérables paperasses, toutes pleines de révélations curieuses sur l'histoire, la législation, les mœurs, la jurisprudence de ces temps éloignés. Il en lit une analyse, accompagnée de nombreux extraits, et son manuscrit, conservé au ministère de la justice, ne forme pas moins de vingt volumes in-folio.
L'emploi d'archiviste ayant été supprimé comme inutile en 1790, époque où l'on s'amusait à brûler les vieux titres, et où la nation croyait de bonne foi se rajeunir en essayant de faire disparaître les traces de son passé, l'emploi d'archiviste ayant été supprimé, Gence profita des loisirs que la révolution lui avait faits pour visiter l'Italie en compagnie du philosophe Lasalle, son ami. Étrange philosophe qui avait imaginé d'appliquer à la morale les lois de la mécanique et croyait qu'on peut régler le cœur humain, la liberté, les sentiments, les passions, comme on règle une horloge. Gence, qui fut toute sa vie entiché de quelque système, écoutait alors Lasalle comme un oracle. Mais, pendant son absence, on le mit sur la liste des émigrés. C'était lui faire un honneur qu'il ne méritait guère, car s'il eut jamais des convictions politiques, il n'était pas homme à émigrer pour elles. Il travailla à son retour au Journal de la langue française, publié par Urbain Domergue, et au journal de Maret, le futur duc de Bassano.
Au mois de juin 1794, c'est-à-dire au plus chaud de la terreur, notre prétendu émigré fut chargé par le comité de salut public de surveiller l'impression du Bulletin des lois. Nous n'en voulons pas conclure qu'il fût un républicain bien fervent, puisqu'il garda cet emploi jusqu'en 1815, et l'eût gardé bien plus longtemps s'il n'eût tenu qu'à lui. Républicain ou non, c'était un excellent correcteur d'imprimerie. Que de lois, bon Dieu ! ont passé par ses mains ! que de lois contradictoires! que de lois absurdes ! que de lois atroces ! que de bonnes lois ! que de lois d'occasion, faites pour un jour, et qui vivent encore ! que de lois faites pour l'éternité, et dont on ne parle plus ! Mais peu importait à Gence l'esprit, le caractère, la moralité des lois qu'on lui donnait à réviser.
Son métier, à lui, n'était pas de les juger, mais d'empêcher qu'il ne se glissât dans leur impression quelque faute typographique. Vous lui eussiez dit que telle épreuve pour laquelle il allait donner son bon à tirer ferait couler le lendemain des flots de sang, il vous eût répondu, comme Pilate, qu'il s'en lavait les mains. Mais si vous lui eussiez montré, sur cette même feuille, une coquille ou un bourdon, un point de trop, une virgule oubliée, pour le coup, le brave homme en aurait eu des remords et n'en eut pas dormi d'une semaine, tant il avait, en ces matières, la conscience délicate.
Cependant le Bulletin des lois ne l'absorbait pas tout entier. C'est lui qui révisa avec Wailly, en 1793, la cinquième édition du Dictionnaire de L’Académie française, particulièrement utile à une époque où la vieille langue française n'était guère plus respectée que les vieilles lois et les vieux us. On lui confia dans la suite la révision de plusieurs ouvrages importants, celle, entre autres, de la Biographie universelle.
Comme il était non-seulement bon correcteur, mais encore excellent humaniste, il donna lui-même une édition d'Horace. Son Horace achevé, il eut à revoir les épreuves d'une Imitation de Jésus-Christ. La lecture qu'il en fit le toucha si vivement qu'il voulut traduire, à son tour, cet admirable livre. Ce fut moins une illumination du cœur qu'un éblouissement de l'esprit. Gence fut moins pénétré de la beauté simple et naturelle de l'Imitation, de son sens pratique un peu triste et pourtant doux et consolant, qu'il ne fut frappé de son ton mystique et de l'étonnante obscurité qui enveloppe ses origines.
Nous retrouverons dans sa vie et dans ses ouvrages la trace de cette double préoccupation. Quant à sa traduction, elle passa pour une des meilleures de celles qui existaient au moment où elle parut, et notons qu'on n'en comptait pas alors moins de quatre-vingts. Elle a été effacée, à notre avis, par celles de Genoude et de l'abbé de Lamennais. Mais on doit à Gence un bon texte latin de l'Imitation et de nombreuses dissertations sur la question de savoir qui en est l'auteur. Il attribuait ce livre au chancelier Gerson et se livrait aux plus infatigables recherches pour persuader aux autres ce qu'il s'était d'abord, et sans beaucoup d'efforts, persuadé à lui-même. La question est encore fort obscure ; mais les meilleurs critiques penchent aujourd'hui en faveur de Gersen, abbé de Verceil, dont Gence passa sa vie à nier l'existence.
