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Selon les instructions transmises par l'Agent Inconnu, l'entrée dans la Société des Initiés doit être réservée aux membres du Rite écossais rectifié. Saint-Martin lui-même accepte d'y rentrer pour pouvoir participer aux séances de l'Agent. L'engouement initial tombe cependant après la première année. Les messages de l'Agent Inconnu sont souvent incompréhensibles, pleins de contradictions, et ses promesses ne se réalisent pas. Jean-Baptiste Willermoz finit par avoir des soupçons sur l'authenticité de ces communications, d'autant plus que le médium qui transmet les messages refuse de se faire connaître. Finalement, après bien des réticences, l'Agent se présente à lui en avril 1787.

Marie-Louise de Monspey
C'est une femme, Mme de Vallière, Marie-Louise de Monspey, chanoinesse de Remiremont. Elle est la sœur d'Alexandre de Monspey, un magnétiseur bien connu à Lyon, et qui plus est, lui aussi un élu coën. Quelques mois plus tard, en octobre 1788, Willermoz convoque une réunion des membres de la Société des Initiés. Il expose ses doutes, ses déceptions, et annonce qu'il se retire de la direction du groupe (7). La page est tournée, mais l'épisode pendant lequel il s'était consacré au magnétisme fut préjudiciable à ses réalisations précédentes. Il contribua probablement à fragiliser l'ordre des Chevaliers Bienfaisants de la Cité Sainte, tout juste sorti du creuset.

La Révolution

Une autre période de la vie de Jean-Baptiste Willermoz, la quatrième et dernière, s'ouvre (1796-1824). Elle est précédée par les difficultés engendrées par la Révolution française, au cours de laquelle il manque perdre la vie. Le 14 juillet 1789, l'ancien intendant du Lyonnais, prévôt des marchands de Paris, tombe sous les coups des vainqueurs de la Bastille. Les Lyonnais, qui avaient accueilli favorablement la monarchie constitutionnelle, déchantent rapidement. La ville connaît une crise économique catastrophique.

En 1793, les Jacobins s'emparent du pouvoir local avec Chalier. Les Lyonnais se révoltent bientôt contre les autorités gouvernementales. L'armée réplique, et du 8 août au 9 octobre 1793, des combats acharnés opposent Lyonnais et soldats révolutionnaires. Finalement, la ville est vaincue, et jusqu'à la chute de Robespierre le 27 juillet 1794 (9 Thermidor), les représailles sont terribles. En novembre 1794, Jean-Baptiste Willermoz est obligé de quitter précipitamment Lyon pour échapper à une arrestation. Il reviendra quelques temps plus tard dans sa ville, mais le R.E.R. entrera alors en sommeil.

Monument expiatoire élevé aux Brotteaux en 1795,
à la mémoire des victimes de Lyon - gravure du XVIIIe siècle

En 1797, la ville de Lyon fait appel à Jean-Baptiste Willermoz pour participer à la réorganisation des institutions détruites par la Révolution. Il devient alors l'un des cinq administrateurs chargés de reconstituer les œuvres de charité de l'Hôtel-Dieu, activité qu'il exercera bénévolement. En juin 1800, alors qu'il a soixante-dix ans, un arrêté du Premier Consul le nomme conseiller général du Rhône. Plusieurs fois réélu, il siègera à cette fonction jusqu'en 1815.

À soixante-six ans, Jean-Baptiste Willermoz met fin à sa vie de célibataire en épousant Jeanne-Marie Pascal. Le couple s'installe à la Croix-Rousse, un quartier de la ville situé sur la colline entre le Rhône et la Saône. En 1804, sa jeune épouse lui donne une fille qui mourra en bas âge. Au cours de cette même année, il est mandaté pour faire partie du bureau de bienfaisance du IIIe arrondissement de Lyon. L'année 1805 est marquée par la naissance d'un fils en qui Willermoz place beaucoup d'espoir. Toutefois, les changements intervenus dans sa vie ne lui font pas oublier ses préoccupations mystiques. C'est ainsi qu'en 1809, il consacre encore une partie de son temps à parfaire les rituels du R.E.R, notamment celui de Maître écossais de saint André. Parvenu à l'âge de quatre-vingts ans, Jean-Baptiste Willermoz songe enfin à prendre sa retraite. Il a pourtant le désir secret de rétablir les Chevaliers Bienfaisants de la Cité Sainte, dont les travaux ont été interrompus par la Révolution. Sous l'Empire, l'Ordre se réorganise timidement dans plusieurs villes comme Strasbourg, Marseille, Aix, et en Suisse. Cependant, il prépare sa succession avec son neveu Antoine Pont.

C'est à cette époque que Jean-Baptiste Willermoz décide d'écrire des cahiers d'instructions destinés à son fils. Il souhaite en effet lui transmettre les enseignements ésotériques qu'il a recueillis au cours de sa déjà longue expérience d'initié. Ces textes, qui occupent plusieurs cahiers, reprennent pour l'essentiel la doctrine de Martinès de Pasqually. Son fils n'aura, hélas, pas le loisir de les étudier, car il meurt en 1812. Quelques années plus tard, en 1818, Jean-Baptiste Willermoz les assemblera en un seul recueil. Quelques extraits en ont été publiés par Paul Vulliaud en 1929 ; en 1948, Gérard van Rijnberk en donna une édition. Plus récemment, la revue Renaissance Traditionnelle en a donné une édition complète (8).

Le Traité des deux natures

Vers 1818, Jean-Baptiste Willermoz écrit un texte curieux, le Traité des deux natures divine et humaine réunies indivisiblement pour l'éternité et ne formant pour l'éternité qu'un seul et même être dans la personne de Jésus-Christ […] (9). Dans ce texte, il évoque les mystères de l'incarnation, ceux qui concernent l'homme, le fils d'Adam, et ceux qui se rapportent à Jésus-Christ, le nouvel Adam. Bien que Willermoz n'utilise pas ici le vocabulaire propre à la franc-maçonnerie, les théories des Élus coëns y sont omniprésentes.

Ce traité est caractéristique d'une période où le christianisme a été fortement remis en cause par la Révolution. Il semble répondre aux écrits que Charles-François Dupuis a publiés quelques années plus tôt, Origine de tous les cultes ou Religion Universelle (1794). Dans ce texte, l'auteur, franc-maçon, montre que toutes les religions ont pour source une religion universelle dont les légendes et les fêtes ont pour origine des phénomènes astronomiques. Il s'efforce de montrer que les chrétiens ont empruntés leur symbole, celui de la croix, à des religions plus anciennes, et il relègue la religion chrétienne au rang des mythologies et des superstitions anciennes. Le livre de Charles-François Dupuis connaît un succès important, et beaucoup de francs-maçons, séduits par le rationalisme, adopteront son point de vue (10). Jean-Baptiste Willermoz, catholique convaincu, ne partage pas ses idées. Son Traité des deux natures, s'appuyant sur la doctrine de Martinès de Pasqually, insiste sur le caractère sacré du symbole de la croix et la spiritualité chrétienne. Il constitue une réflexion fondamentale sur l'ésotérisme chrétien. On ignore s'il le destinait à la publication, car il est resté à l'état de manuscrit. En 1986, la revue Renaissance traditionnelle en a publié une version agrémentée de commentaires et d'une table analytique de Roger Dachez (11). En 1999, l'ouvrage connaît sa première édition en tant que livre, sous le titre L'Homme-Dieu, traité des deux natures, par Diffusion Rosicrucienne.

Le patriarche de la franc-maçonnerie lyonnaise s'éteint le 29 mai 1824, à l'âge de quatre-vingt quatorze ans, après avoir mené une existence largement consacrée à ses idéaux.

Profil de Jean-Baptiste Willermoz

Dominique Clairembault

 

8. Paul VULLIAUD, Les Rose-Croix lyonnais au XVIIIe siècle , Paris, Émile Nourry, 1929, chapitre X, « Les cahiers initiatiques de la loge de la Bienfaisance », p. 253-331 ; Gérard van RIJNBERK, Épisodes de la vie ésotérique 1780-1824, Lyon, Derain, 1948, p. 138-158 ; revue Renaissance Traditionnelle, n° 66, 1986.

9. Traité des deux natures divine et humaine réunies indivisiblement pour l'éternité et ne formant pour l'éternité qu'un seul et même être dans la personne de Jésus-Christ, Dieu et homme, Rédempteur des hommes, Souverain Juge des vivants et des morts, accompagné de réflexions sur la conduite de Pilate et d'une méditation sur le grand mystère de la Croix. Le manuscrit de ce texte est conservé à la bibliothèque municipale de Lyon dans le Fonds Willermoz, ms 5940 n° 5.

10. Agasse, an III, 4 vol. (dont un atlas), in-4°. Ce livre connaîtra de nombreuses éditions. L'Abrégé de l'Origine de tous les cultes, édité en 1822, sera saisi l'année même de sa publication et condamné à être macéré.

11. On trouve une copie des cahiers de Willermoz faite par le professeur Kloss, en 1849, dans la bibliothèque Klossiana du Grand Orient de La Haye. Gérard van RIJNBERK en a publié un court extrait dans Épisodes de la vie ésotérique 1780-1824, Lyon, Derain, 1948. Ils ont été publiés pour la première fois dans leur intégralité en 1986, dans la revue Renaissance traditionnelle : texte dans le n° 66 ; notes et commentaires de Roger DACHEZ dans les n° 67 (1986), n° 71 (1987), n° 72 (1987), n° 78 (1989), n° 85 (1991).

 


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