Sommaire < Amis
et disciples < Précédente
Dans la lettre de Willermoz, le passage dédié aux lutins de Mme de La Croix est suivi d'un exposé sur les visions. Cet exposé forme une contribution intéressante à l'histoire de la théorie spirite.
Voici le texte :
Quoique je paraisse révoquer fortement en doute les visions diaboliques de Mad. de La Croix, je ne prétends pas nier toutes les sortes de visions. À Dieu ne plaise M. [Monseigneur], quand même l'écriture sainte ne fourmillerait pas d'exemples qui en attestent la vérité historique, la raison vraiment éclairée sur leur véritable nature, causes et effet, ne pourrait les nier. Mais il faut distinguer leurs genres, espèces, causes, pour pouvoir apprécier chaque effet dans sa juste valeur, et il y a fort peu d'hommes assez éclairés en cette partie pour faire parfaitement les distinctions ; cependant des notions générales peuvent suffire pour faire les plus essentielles.
L'homme était essentiellement composé de deux natures différentes, savoir nature intellectuelle ou spirituelle et nature animale ou sensible, dont la réunion constitue l'homme actuel, il est susceptible de deux genres de visions relatives à ses deux natures, sans parler d'un 3° ou intermédiaire qui est mixte et relatif au mixte actuel de l'homme ; c'est-à-dire qui participe de l'un et de l'autre genre, mais beaucoup plus du premier que du second. Voilà pourquoi je n'en ferai point ici une classe à part. Le premier de ces deux genres de visions ou de signes apparents prend sa source dans la nature spirituelle et n'est employé que pour frapper et parler à la nature intelligente de l'homme, et comme cette source est double, savoir l'une bonne et l'autre mauvaise, ce genre de visions ou de signes se divise aussi en deux espèces, l'une est signe de la présence ou action du bien et l'autre signe de la présence ou action du mal. Le second genre prend la source dans la nature sensible élémentaire ; il est l'effet de l'action particulière des agents élémentaires qui agissent et réactionnent sur toutes les formes corporelles.
Son emploi est d'agir sur celle de l'homme comme sur toutes autres et de parler seulement à ses sens animaux et de se rendre assez fréquemment visible à eux, mais sans vrai (nul ?) effet pour son intelligence. Celui qui est doué du premier genre et de son espèce bonne, qui est un don de Dieu que les hommes ne peuvent donner, connaissent [ sic ] aussi le second, parce que le plus donne le moins, mais ceux qui ne connaissent que le second genre ne connaissent point pour cela le premier, parce que le moins ne donne pas le plus.
Le premier genre se manifeste par une attraction forte et puissante qui se fait sur l'âme. Et en effet l'âme et l'intelligence sont averties ensemble de la présence de la vision, avant même qu'elle se présente visiblement. Par une sensation intérieure très forte qui lui indique de quel côté elle doit diriger sa vue pour la trouver ; je dis les yeux de l'âme, car la vision étant spirituelle, les yeux du corps n'y servent de rien, et tout au plus servent-ils alors d'organes à la vue de l'âme qui peut s'en passer puisque fort souvent l'âme voit très distinctement le signe apparent spirituel, les yeux du corps étant fermés, et livrés au sommeil.
Ce qu'on nomme alors vision en songe qu'il ne faut point du tout confondre avec les rêves purement animaux. Si la sensation intérieure que l'âme éprouve lors des susdits avertissements est donc agréable et délicieuse, à coup sûr le signe apparent vient de bonne source. Il faut l'accueillir et rendre grâces pour mériter ses répétitions ou son interprétation, laquelle doit se peindre elle-même et sans aucun travail personnel de l'homme, dans son intelligence. Car si elle ne s'y peint pas promptement, fortement et nettement, il faut la rejeter. Si au contraire la sensation qu'éprouve l'âme y porte trouble, peine ou inquiétude, il faut rejeter le signe comme mauvais et s'armer du secours de la prière pour l'éloigner ; à moins que la sensation et la vision du signe ne fassent naître en même temps remords, repentir, et résolutions ; car alors elle peut être un avertissement de la bonne source pour porter l'homme qui le reçoit à changer de conduite dans quelque point essentiel, comme il arriva à Balthazar à Babylone.
Charles de Hesse-Cassel
Voilà à peu près les signes généraux qui caractérisent ce genre, le seul qui soit essentiel et instructif, indépendamment de la couleur ou des couleurs dominantes dans le signe apparent, de sa forme, de sa position locale, de la rapidité plus ou moins grande de son mouvement et de sa direction, et du degré plus ou moins vif de sensation que sa présence visible ou invisible a fait éprouver. Car toutes ces circonstances particulières répandent de nouvelles lumières sur l'espèce et la classe particulière d'où parvient le signe.
Le second genre de signes apparents mérite beaucoup moins et même point du tout le nom de vision, parce que, provenant des actions élémentaires, il ne parle qu'aux sens corporels de l'homme et nullement à son intelligence, si ce n'est par quelque réflexion naturelle et libre sur le signe présenté, mais non par la propre force et attraction du dit signe. C'est pourquoi ceux-là pour l'ordinaire sont très facilement oubliés tandis que l'impression que fait dans l'âme la sensation intérieure qui accompagne ceux du premier genre est ineffaçable, quoiqu'elle puisse à la vérité s'affaiblir par un oubli volontaire ou par d'autres écarts.
Pour se faire une idée juste des signes apparents du second genre, il faut observer que la région aérienne est remplie d'une infinité de corporisations élémentaires qui n'ayant ni la densité ni l'opacité de la matière sont ordinairement invisibles à l'homme matériel, mais sont néanmoins visibles à plusieurs dont l'organisation visuelle est plus déliée, et peut-être aussi quelques autres circonstances individuelles, les rendent plus susceptibles de les voir. Ce qui est un pur effet physique et nullement surnaturel, qui ne doit ni affecter l'âme ni occuper l'intelligence, si ce n'est simplement comme considération physique ; et comme tout est vie dans la nature, toutes les corporisations sous quelle forme qu'elles se montrent doivent paraître animées et mues dans la direction naturelle ou accidentelle que leur donne l'action de leur propre agent élémentaire.
Quoique le nombre des hommes qui voient les signes du second genre soit fort petit en comparaison de la multitude qui ne la voit pas, cependant le nombre de ceux qui le voient est beaucoup plus considérable qu'on ne pense. J'en ai connu moi-même plusieurs et même parmi ceux-là de quelques-uns qui étaient fort éclairés sur ces matières sont presque accablés de la présence journalière de ces signes, au point qu'ils font des efforts pour s'y soustraire afin que leur attention soit moins distraite d'autres choses plus élevées et plus utiles. On prétend même et peut-être avec quelque fondement que les hommes qui sont nés ou ont été conçus à telle heure de l'action dominante de telle planète sont plus susceptibles que les autres d'apercevoir les signes élémentaires correspondants et relatifs à l'action particulière et influence de cette planète.
Quoi qu'il en soit, ces signes apparents n'ont aucune valeur effective pour la nature intellectuelle de l'homme et c'est vraiment un malheur pour ceux qui n'ont que ceux-là, d'y attacher une importance qu'ils ne méritent pas, importance qui trouble, fatigue, exalte leur imagination et les détourne autant de la recherche et de la méditation d'autres objets infiniment plus importants. J'ai tout lieu de craindre que Mad. de La Croix malgré un grand fond de piété et de vertu que j'ai remarqué en elle, mais tristement mélangé d'un désir trop actif de jouer un rôle distingué, est dans ce cas. Car l'illusion habituelle est presque toujours la punition de quelque défaut spirituel.
Je La (V. A. S.) prie de n'en faire aucune mention à Mad. de La Croix au cas qu'elle se trouve un jour ou l'autre dans l'occasion ; ce serait peine et temps perdus comme avec tant d'autres qui sont plus ou moins dans le même cas.
La distinction faite par Willermoz est aussi simple que claire. Exprimée en des termes modernes, on peut la formuler comme suit : il y a avant tout les visions causées par des influences extra-sensorielles, donc qui pénètrent l'esprit et deviennent des images optiques conscientes sans être passées par les organes du sens visuel. Puis il y a des visions où les organes de la vue participent. Les visions de la première sorte témoignent d'une réceptivité spéciale de l'âme ; elles sont d'un ordre spirituel pur. Les autres visions sont perçues parce que les systèmes optiques des yeux ont quelque chose de particulier. La première espèce de visions rend conscientes des influences spirituelles provenues de la sphère céleste ou de celles du prince des ténèbres : elles sont produites par des forces du « plan » spirituel ou mental. La deuxième sorte de visions ne fait voir que ce qui est dans la sphère sublunaire, ce qu'avec les occultistes de la Renaissance on peut appeler « l'astral ». Cette deuxième espèce de visions est donc physique ou si l'on veut métaphysiologique. Dans les âges préhistoriques, cette espèce de clairvoyance était propre à l'humanité presque entière. Actuellement, elle est encore, à ce que l'on assure, fréquente chez les races primitives et chez les membres des nations « civilisées » qui vivent simplement dans un contact intime avec le sol et avec la nature.
La forme supérieure de visions, qui se présentent comme de vraies intuitions et inspirations, et qui peuvent conduire à l'extase, est infiniment plus rare. Quant au critérium de Willermoz pour discerner les visions bonnes et d'origine céleste d'avec les mauvaises origines sataniques, il me semble sympathique et naïf, mais très peu sûr.
Il n'est pas difficile, quand on se sert de la terminologie de Willermoz, de ranger les visions de Mme de La Croix dans la deuxième espèce, celle des visions « physiques ». Elle voyait ou croyait voir des êtres de la sphère astrale. Saint Augustin a déjà assuré que l'air en est tellement plein que s'ils étaient opaques, le soleil en serait obscurci.
Gérard Van Rijnberk
© Les textes, documents et illustrations publiés sur ce site sont protégés par un copyright ; leur reproduction, partielle ou intégrale, est interdite.
Sommaire |
Nous écrire ||Haut
page |Amis et disciples| Précédente ![]()