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Avec le temps, son propre enthousiasme pour ses aptitudes supranormales, réelles ou imaginaires croissait et, parallèlement, sa crédulité. En France, comme en Allemagne, les prétendus prodiges dont elle était entourée, formaient l'objet d'un grand intérêt dans certains cercles, comme en témoignent plusieurs passages de lettres contemporaines. Jusqu'à quelles insanités ces deux tendances l'avaient conduite, on le trouve exposé dans une longue épître, adressé par Willermoz au prince Charles de Hesse qui lui avait demandé des informations sur elle.
Jean
Baptiste-Willermoz
Le 13 février 1783, Willermoz au prince de Hesse écrit :
Je sais depuis longtemps que Madame la Marq. De La Croix est en Allemagne. J'ai été pressé par plusieurs personnes à Wilhelmsbad qui savaient que je la connaissais, de leur dire ce que je pensais d'elle. Mais j'ai toujours refusé de m'expliquer ; cependant je ne saurais m'y refuser envers V. A. S. [Votre Altesse Sérénissime].
Mad. De La Croix étant douée de beaucoup d'esprit, de grâces et de beauté, a toujours aimé à jouer un rôle qui la distingua, et l'a joué souvent ; née avec un esprit de domination, elle aime à subjuguer ; elle a mené une vie mondaine jusqu'à l'âge où les femmes sont averties qu'elles ne peuvent plus y briller : à cette époque, soit que le moment de la grâce de Dieu ou celui de la réflexion fut arrivé pour elle, un ouvrage alors nouveau intitulé Des erreurs et de la vérité , qui parut en 1775, tomba entre ses mains et opéra une grande révolution dans ses idées : elle vivait alors en Provence ; elle se décida d'aller à Paris ; en passant à Lyon, elle y fit un petit séjour pendant lequel elle désira et chercha les occasions de me connaître et je la vis souvent, tant au particulier qu'auprès de ma sœur dont j'ai eu l'honneur de parler à V. A. S. et chez qui elle venait beaucoup. Je reconnus en elle une grande disposition au bien, du désir et des vertus précieuses, mais mélangées d'un défaut essentiel qui devait la conduire à bien des écarts d'imagination.
Fixée à Paris, elle s'y dirigea longtemps par des conseils et lumières de quelques personnes qui lui étaient utiles ; je la vis plusieurs fois en divers voyages que je fis dans la fin de 1778 et j'étais chaque fois édifié de sa conduite, de ses discours et de sa piété, mais je remarquai toujours avec douleur en elle une certaine teinte de caractère qui devait faire craindre un jour quelque violente explosion.
La ville de Paris abonde en fripons et en enthousiastes qui font presque autant de dupes qu'ils rencontrent de personnes qui courent après le merveilleux. Mad. De La Croix fut entraînée à se lier avec quelques-uns de ces personnes ; trop peu éclairée pour démêler le piège, elle y tomba et ayant l'imagination extrêmement disposée à être exaltée, elle devint enthousiaste avec les enthousiastes ; elle se persuada qu'elle avait des signes ou visions journalières ; à cette persuasion se joignit la manie de croire que tout ce qu'elle voyait était diable ou diablotin ; sur cela, elle bâtit le système qu'elle adopta d'abord pour elle et qu'elle a répandu depuis. Elle cessa d'être disciple et s'établit chef de doctrine.
L'enthousiasme et l'imprudence s'établirent dans son école, ce qui fit de l'éclat, jeta du ridicule sur ceux qui la fréquentaient, et fit déserter les plus sensés et les plus éclairés. Elle se réserva néanmoins un second qui, je crois, l'accompagne dans ses voyages. Ses amis qui lui connaissaient du savoir et de la piété, et d'excellentes qualités du cœur et d'esprit, la plaignirent et essayèrent en vain de la corriger de cette malheureuse manie ; à cet effet une société d'hommes et de femmes de haut rang disposèrent au loin d'un grand salon parqueté un paravent par lequel on cachait une porte de communication qui pouvait s'ouvrir et se fermer sans être aperçue derrière le paravent. On figura par intervalle des éclairs, on roula quelques bouts de chaînes, on jeta avec force des gros marrons contre le parquet, etc., etc. Mad. de La Croix crut aussitôt voir et entendre toute la cohorte infernale, elle promit à la compagnie de la délivrer bientôt par ses exorcismes de ce carillon et en effet elle exorcisa de toutes ses forces toutes les parties de l'appartement.
Les auteurs de la scène bruyante s'étant lassés, elle se félicita du succès ; on lui répondit par des éclats de rire qui lui déplurent au point qu'on n'osa pas la désabuser ce jour-là ; un ou deux jours après on entreprit de le faire, mais elle s'en offensa sérieusement et traita d'incrédules et d'aveugles tous ceux qui lui niaient qu'en cette occasion elle avait vu et entendu effectivement des diables ; on vit qu'elle était incurable à cet égard, on la plaignit plus fort et on la laissa tranquille. Je suis très certain de ce fait.
Dans cette description caractérisante par Willermoz de Mme de La Croix, on retrouve nombre de défauts qui, encore aujourd'hui, sont propres à beaucoup de sectateurs et sectatrices de la plupart des doctrines occultiste popularisées. On peut les réduire à une cause commune : le manque de connaissances réelles, l'absence de compréhension des lois fondamentales qui régissent le monde matériel, le défaut de sens critique. Supposons quelqu'un doué d'un équilibre intellectuel tant soit peu instable, il aperçoit ou croit apercevoir des faits étranges, obscurs, en tout cas pour lui inexplicables : il voit ou entend des choses que personne d'autre que lui n'aperçoit. Il apprend par des voies anormales des informations plus ou moins exactes sur des faits cachés, ou des prophéties qui s'avèrent plus ou moins exactes. Alors son esprit est mûr pour accepter et admirer toute théorie explicative pour fantastique qu'elle soit. Quand une telle personne à demi ou complètement ignorante, à demi ou complètement inintelligente se trouve ravie par une doctrine mystérieuse prétendant contenir une explication lumineuse universelle, alors dès ce moment sa vision spirituelle est bornée par des œillères de toute solidité. Dès lors son sincère désir vers la connaissance, la joie de la conviction d'avoir trouvé la voie de la vérité, la certitude délicieuse de pouvoir tout comprendre et expliquer mieux que personne, attisée par la vanité et la tendance ambitieuse de faire parade de sa propre science, tout cela accompagné ou pour mieux dire basé et renforcé par le manque de critique et surtout de discernement, conduisent inexorablement à une monomanie incurable propre à toutes les religions déguisées [2]. La victime d'une telle obsession ne domine plus les idées implantées en elle, mais celles-ci pullulent comme des intrus indépendants dans son esprit et le subjuguent complètement.
À qui possède des connaissances générales et une critique saine et suffisante, chaque synthèse occulte peut fournir la clef d'or de la porte du Savoir. Pour qui manque de base scientifique, elle fait jouer une trappe qui le précipite dans un abîme de confusion et de folie.
Note :
[2] J'utilise cette expression dans le sens où C. Ch. Bry, Verkappte Religionen , Gotha, 1925, l'a employée pour la première fois dans un livre délicieux.
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