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Au milieu de l'année 1776, après avoir quitté Lyon, Louis-Claude de Saint-Martin habite quelque temps chez la marquise de La Croix. Lectrice enthousiaste des Erreurs et de la vérité, cette dernière souhaite entrer dans l'ordre des Élus coëns. Le Philosophe inconnu prendra rapidement ses distances avec cette femme envahissante. Dans Mon portrait, il la classe parmi les personnes ayant été funestes à son esprit, et il précise qu'elle lui mettait les fers aux pieds et aux mains. Pourtant, lorsqu'il parlera d'elle quelques années plus tard avec Kirchberger, il la décrira comme étant « une personne de mérite » (lettre du 12 août 1792). Il rapporte également qu'elle avait « des manifestations sensibles », ce qui, dans son langage, signifie qu'elle voyait des esprits, qu'elle les entendait et leur parlait. La marquise de La Croix avait-elle réellement des dispositions mystiques ?

Plusieurs auteurs se sont intéressés à cette femme étonnante que fréquenta Cazotte, l'auteur du Diable amoureux (1772). D'abord, le baron Charles-Henri de Gliechen, qui l'évoque dans le chapitre XV de ses Souvenirs (Paris, Léon Techner, 1868, p. 166-178). Auguste Viatte lui accorde également quelques pages dans Les Sources occultes du romantisme (Paris, Honoré Champion, 1979, p. 197-200). Mais il nous a semblé particulièrement intéressant de reproduire ici le texte que lui a consacré Gérard Van Rijnberk dans Épisodes de la vie ésotérique 1780-1824 (Lyon, Paul Derain, 1948). Ce texte, aujourd'hui introuvable, reprend des éléments figurant dans les correspondances de Jean-Baptiste Willermoz.

Une spirite au XVIIIe siècle : la marquise de La Croix

Vers la fin du XVIIIe siècle, l'attention de toute personne douée d'un peu de sens politique et social était surtout en France concentrée sur la désorganisation graduelle de l'État et de la société. Pour la majorité de la population, la dynastie avait perdu le respect, l'Église son autorité, le Gouvernement son pouvoir. Les finances se trouvaient dans une condition de confusion déplorable ; la situation économique générale était mauvaise. Pour ceux qui se rendaient compte exactement de la signification des événements du jour, le présent était plein de doutes et d'appréhension, de crainte et d'angoisse même pour l'avenir. Ceux qui avaient le nez fin, flairaient déjà d'avance l'odeur du sang que la Révolution ferait couler à flots.

Au milieu de ces gens avisés, il vivait un petit nombre d'hommes, animés d'une vraie passion spirituelle, qui point inquiétés ni dérangés par les signes menaçants de la tempête qui s'approchait, se tendaient assidûment vers des horizons inaccessibles et des idéals surhumains.

Tout ce qui sentait le « surnaturel » ou le merveilleux, inspirait confiance à ces groupes qui aspiraient vers des surréalités spirituelles. Tour à tour, ou tous ensemble, satisfirent ce désir du miraculeux : le magnétisme animal de Mesmer, la clairvoyance somnambulique de Puységur, les guérisons étourdissantes et la franc-maçonnerie égyptienne de Cagliostro, le mélange curieux de profondeur mystique et de réalisme rationaliste de Saint-Germain, les expériences de Swedenborg, la théurgie de Martines de Pasqually, les enseignements subtils de la philosophie ésotérique de Louis-Claude de Saint-Martin… Ce qu'on appelle plus tard le médiumnisme ou spiritisme n'existait pas encore. On ne trouve mentionnées nulle part des séances spirites à phénomènes physiques. Pourtant, en ce temps-là, il a vécu une personne qui, si elle vivait aujourd'hui, serait rangée sans aucun doute parmi les spirites convaincus.

Geneviève de Jarente, veuve du marquis de La Croix, qui avait été lieutenant-général en Espagne, était une femme très disposée par sa nature aux pratiques et manifestations « psychiques ». Cette aptitude paraît s'être développée surtout après qu'en 1775, elle fut venue en contact avec le groupe de mystiques et théurgiques élus coëns lyonnais : disciples, sectateurs, adeptes de Martines de Pasqually. Elle s'était sentie attirée vers eux et nommément vers leur chef Jean-Baptiste Willermoz et sa sœur Mme Provensal. En outre, la lecture du livre Des erreurs et de la vérité avait fait sur elle une impression très profonde.

Après son séjour à Lyon, la marquise de La Croix partit pour Paris afin d'y rencontrer l'auteur de ce livre : Saint-Martin était alors établi dans la capitale. Ici sa tendance vers l'invisible se développa pleinement. Des états de clairvoyance et d'extase se succédèrent. En 1780, Saint-Martin et elle se fréquentèrent beaucoup. Le 6 juillet de cette année, le Philosophe inconnu écrit longuement sur elle à Willermoz qui, apparemment, l'avait mis en garde contre elle. Il est d'opinion que peu à peu elle s'est guérie de ses égarements et que son âme s'est remplie d'un désir véritable et pur vers le sublime. À cette époque déjà, elle avait des manifestations sensorielles : elle entendait et voyait des « esprits ». En outre, Saint-Martin écrit qu'elle était très vaniteuse et bavarde, mais généreuse. Elle insistait pour qu'il accepta un appui financier, ce qu'il refusa fermement.

Avec le temps, son propre enthousiasme pour ses aptitudes supranormales, réelles ou imaginaires croissait et, parallèlement, sa crédulité. En France, comme en Allemagne, les prétendus prodiges dont elle était entourée, formaient l'objet d'un grand intérêt dans certains cercles, comme en témoignent plusieurs passages de lettres contemporaines. Jusqu'à quelles insanités ces deux tendances l'avaient conduite, on le trouve exposé dans une longue épître, adressé par Willermoz au prince Charles de Hesse qui lui avait demandé des informations sur elle.

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